carnet · printemps 2025 lomé 08h12
Agblen° 014
numéro 014 · printemps 2025 à lire à voix basse

Investir dans la terre, lentement, comme on apprend une vieille recette.

Nous sommes Agble, une plateforme togolaise d’investissement agricole. Mais ne nous regardez pas comme une fintech. Asseyez-vous : on a sorti la cafetière, le carnet est ouvert, et l’on raconte ce qui se passe vraiment dans les fermes que l’on visite.

FR Lomé · Bè · 4ème étage, sans ascenseur Édition n° 014 247 fermes documentées 3 reportages · 3 entretiens
section 002 · ouverture

carnet d’avant-propos écrit dans la cuisine, à voix basse, le 14 mars

Quand nous avons commencé Agble, en novembre 2023, nous voulions faire un produit. Une appli, un tableau de bord, un site avec un bouton « investir ». Nous l’avons fait, bien sûr. Mais à mesure que nous traversions le pays, du grand sud humide jusqu’aux plateaux secs de Kara, quelque chose a changé. Les fermes ne ressemblaient pas aux cases d’un tableau Excel. Elles ressemblaient à des cuisines.

Une cuisine, c’est un endroit où l’on prépare quelque chose qui prend du temps, avec des gens, dans une certaine lumière, avec des odeurs précises. Une ferme aussi. Et un investissement, quand il est fait honnêtement, ressemble plus à une recette qu’à un coup de bourse. Alors on a posé la souris, on a sorti le carnet, et on s’est dit : raconte ce que tu vois, écris ce que tu sens, et ne mens pas sur les nombres.

Ce numéro 014 contient trois visites, trois entretiens, un tableau dépouillé, et un colophon. Il a été imprimé sur papier crème, à 2 400 exemplaires, et il sent un peu le café. Si tu lis ces lignes en ligne, ferme l’onglet de ta banque pendant un instant — et donne-toi le temps. Ça vaut le coup.

— Akosua, Emmanuel & Koffi

sommaire — n° 014

  • 003 visite à Kara, chez la coopérative Manioc & Mil p. 022
  • 004 visite à Lomé, dans le maraîchage du littoral p. 038
  • 005 visite à Atakpamé, plantation Mensah p. 054
  • 006 conversation avec Koffi Mensah, agronome p. 072
  • 007 une phrase, à laisser respirer p. 088
  • 008 comment ça marche, en quatre vignettes p. 094
  • 009 données et chiffres — la page nue p. 110
  • 010 conversation avec Akosua Adjei, fondatrice p. 124
  • 011 conversation avec Emmanuel Togo, ingénieur IA p. 138
  • 012 notre cuisine intellectuelle p. 154
  • 013 écrire — coordonnées domestiques p. 168
  • 014 colophon — papier, encre, typographies p. 180
section 003 · visite n° 1

le matin où nous sommes arrivés trop tôt kara, mars · café noir, route en latérite, 6h47

reportage 003.a

Kara, coopérative Manioc & Mil

visité le 14 mars 2025 · 6h47 → 11h22
croquis de la cour de la coopérative à Kara
dessiné en 14 minutes, depuis la véranda — la lumière était orange, les coqs encore en train de se disputer.

Quand nous sommes arrivés chez la coopérative Manioc & Mil à six heures quarante-sept du matin, il faisait encore presque nuit. Wendlassida nous attendait sous la véranda, debout, avec deux thermos et trois tasses ébréchées. « Vous êtes en avance », a-t-elle dit, sans reproche, mais avec cette précision qu’ont les gens qui se lèvent vraiment tôt depuis trente ans. La cour sentait le bois brûlé et la rosée.

La coopérative regroupe 34 productrices — toutes des femmes, sauf trois — réparties sur une bande de terre rouge qui descend doucement vers la rivière Kéran. Elles cultivent surtout du manioc, un peu de mil pour la fête de l’indépendance, et depuis 2023, des arachides. Avant Agble, leur principal acheteur était un grossiste de Sokodé qui passait deux fois par mois et fixait le prix sans discuter.

« Maintenant, on connaît le prix avant que le camion arrive. Ça change tout. Avant, on signait un papier qu’on ne savait pas lire. » Wendlassida Tchamié, présidente de la coopérative

Le mécanisme d’Agble, à Kara, fonctionne comme ceci : un investisseur (souvent à Lomé, parfois à Paris, une fois à Montréal) finance une tranche de récolte. La somme moyenne est de 187 400 francs CFA, soit environ 285 €. La coopérative reçoit l’argent au moment du semis. Au moment de la vente, le prix négocié par notre IA — qui tient compte de la météo, des cours mondiaux, et du marché de Lomé-Adidogomé — est partagé en trois : la productrice, l’investisseur, la coopérative.

Quand nous sommes repartis, à onze heures vingt-deux, Wendlassida nous a tendu un sac plastique noué : à l’intérieur, un peu de manioc séché et un petit bocal de pâte d’arachide. « Pour la route. » Nous avons mangé le manioc avant Sokodé. Le bocal a tenu jusqu’à Lomé.

reportage 003.b

Lomé, maraîchage du littoral

visité le 22 avril 2025 · 5h30 → 9h10

Le maraîchage du littoral, à l’est d’Aného, est un endroit étrange. La terre est sableuse, presque salée, et pourtant elle donne des tomates, des choux et des pastèques d’une qualité qui finit régulièrement dans les hôtels du quartier des affaires de Lomé. Nous y sommes allés un mardi matin, avant le lever du soleil. Sefako, qui dirige la parcelle n° 7, nous a fait monter dans une mobylette pour franchir les derniers cinq cents mètres de chemin sablé.

Sa parcelle fait 0,42 hectare. C’est petit. Mais elle compte sept variétés différentes, dont trois qu’elle cultive depuis sa grand-mère. Avant Agble, elle vendait au marché de Bè, à perte certains jours, parce qu’il fallait bien payer le mototaxi. Aujourd’hui, sa récolte est pré-vendue sur la plateforme avant même d’être plantée. Les acheteurs sont à 70 % des restaurants de Lomé, à 20 % des particuliers, à 10 % des compagnies aériennes — oui, la salade de l’Airbus du soir vient parfois d’ici.

« Quand l’investisseur appelle, je décroche entre deux rangs d’aubergines. Il dit qu’il habite à Strasbourg. Je n’ai jamais vu Strasbourg. Mais je connais sa voix. » Sefako Adoboe, parcelle n°7, littoral est

L’IA d’Agble, sur ce terrain, est un outil discret. Elle suit la météo locale (capteurs sur le toit du hangar communal), corrige les prévisions de récolte tous les trois jours, et alerte si la salinité du sol dépasse 0,8 g/l. Sefako, quand elle reçoit l’alerte, ne touche pas au téléphone : elle marche jusqu’au puits, tire un seau, le sent, le goûte. « La machine confirme ce que mon nez sait déjà. »

Nous sommes repartis à neuf heures dix, dans une mobylette qui sentait l’huile de moteur et l’oignon nouveau. Sur la route, nous avons croisé deux pélicans et un chien qui dormait au milieu de la chaussée. La saison de pluies n’avait pas encore commencé. Le sable, sous la roue, faisait un bruit doux, comme du sucre.

croquis du maraîchage à l’est de Lomé
parcelle n° 7, vue depuis la mobylette de Sefako — le horizon était plat, l’atlantique à 1,2 km.
reportage 003.c

Atakpamé, plantation Mensah

visité le 18 février 2025 · 14h05 → 19h40
croquis de la plantation Mensah à Atakpamé
porche couvert, ignames en cours de séchage, deux bouilloires sur le feu — l’altitude, c’est 432 m.

On accède à la plantation Mensah par une piste qui monte. Pas tout droit — en virages, comme une lettre qu’on plierait quatre fois pour la faire tenir dans une enveloppe étroite. À chaque épingle, on aperçoit une vallée différente. La dernière, juste avant la maison, donne sur un champ d’ignames qui descend en terrasses jusqu’à un ruisseau. Koffi Mensah, le propriétaire, est aussi notre agronome de référence. C’est lui qui nous a appris à lire la terre.

Sa plantation fait 11,4 hectares, dont 4 en igname, 3 en café arabica (variété Java, plantée par son grand-père en 1962), et le reste en cultures d’ombrage et bananiers plantain. Le café, à cette altitude, ne donne pas beaucoup, mais il donne très bien. Les dernières fèves ont été achetées par un torréfacteur de Berlin qui a payé le double du prix mondial.

« Le café est un arbre qui doit avoir peur. Si tout va bien pour lui, il devient paresseux. Un peu de stress — la sécheresse, l’ombre mal réglée, l’altitude — et il vous donne quelque chose de précieux. » Koffi Mensah, plantation familiale, 3ème génération

Sur la plateforme, sa plantation est un cas particulier : les tranches d’investissement sont plus longues (cinq ans, le temps qu’un caféier devienne adulte), et les rendements arrivent par à-coups. Mais lorsqu’ils arrivent, ils sont substantiels — la dernière récolte a payé un retour de 14,7 %, contre une moyenne plateforme de 9,2 %. Koffi, lui, prête peu d’attention à ces nombres. Ce qu’il regarde, c’est la couleur des feuilles, à 7 heures du matin, en remontant la troisième terrasse.

Nous avons mangé chez lui à dix-neuf heures quarante. Riz, sauce d’arachide, une sardine ouverte au couteau, et des bananes plantain frites. La nuit est tombée d’un coup, comme on éteint la lumière. Le café qu’il nous a servi avant le retour n’avait pas de sucre. Il n’en avait pas besoin.

section 006 · entretien n° 1

conversation avec Koffi Mensah chez lui, à 8h12, café noir, carnet ouvert

Quand nous sommes arrivés chez Koffi Mensah à huit heures douze du matin, il avait déjà préparé le café et placé le carnet de bord ouvert sur la table. Il a regardé l’enregistreur d’un œil amusé, a pris une gorgée, et a dit : « Allez-y, je vous écoute, mais ne m’interrompez pas trop. »

Q.

Vous travaillez avec Agble depuis l’origine. Pourquoi avoir dit oui ?

R.

Akosua m’a appelé un jeudi soir. Elle m’a dit : « On veut faire une plateforme d’investissement, mais on ne veut pas mentir. » C’était une phrase étrange. La plupart des gens qui m’avaient appelé pour de l’argent, avant elle, mentaient un peu, par habitude. Elle, non.

Et puis elle m’a demandé ce qu’il manquait à l’agriculture togolaise. J’ai répondu : du temps. Elle a réfléchi, et elle a dit : « D’accord, alors on construit autour du temps. » Voilà pourquoi j’ai dit oui.

Q.

L’IA, ça vous parle ?

R.

Pas beaucoup. Je l’utilise comme on utilise une boussole : pour vérifier que je ne tourne pas en rond. Le matin, à six heures, je regarde mon écran, je vois la prévision de pluie sur les sept jours, le prix du marché à Lomé, et l’évolution de l’humidité du sol sur ma parcelle 03. Ça me prend deux minutes. Ensuite je mets l’ordinateur dans le tiroir et je vais sur la terre.

Q.

Quelle a été l’erreur la plus chère que vous avez faite ?

R.

Avoir cru, en 2019, qu’on pouvait remplacer les bananiers d’ombrage du café par des manguiers. Plus rentables, m’avait-on dit. C’est vrai, en théorie. En pratique, le café a souffert pendant trois ans. J’ai mis cinq ans à réparer. Maintenant, quand quelqu’un me dit « plus rentable », je me méfie.

Q.

Et la chose la plus belle ?

R.

Voir mon fils Yao, vingt-deux ans, choisir de revenir sur la plantation après Lomé. Sans qu’on lui demande. Il fait l’ingénieur agronome à distance, deux jours par semaine il code pour Agble, le reste du temps il est dans les arbres. Il me dit que la plantation est un livre qu’on continue d’écrire. Je trouve ça juste.

Q.

Combien d’hectares aimeriez-vous transmettre ?

R.

Onze. Les mêmes que m’a transmis mon père. Pas plus. Si Yao veut grandir, qu’il achète à côté. Je préfère lui donner une plantation en bon état qu’une grande plantation que je n’aurais pas eu le temps de soigner.

Q.

Si un investisseur lit cet entretien, que voulez-vous lui dire ?

R.

De ne pas confondre rendement et rapidité. Sur Agble, le rendement existe, oui — il est mesuré, audité, il est même plus régulier que sur certains placements obligataires. Mais il prend le temps qu’il prend. Un caféier, c’est cinq ans. Un manguier, sept. Une igname, neuf mois.

Et si l’investisseur a la patience, alors il aura aussi le sucre.

Q.

Une chose que vous voulez voir changer dans Agble ?

R.

J’aimerais que les investisseurs viennent visiter. Tous. Au moins une fois. Akosua a déjà commencé à organiser ça. Mais il faut aller plus loin. On apprend mieux d’une plantation qu’on a visitée que d’une plantation qu’on a lue.

Q.

Une dernière chose ?

R.

Oui. Goûtez le café. La plantation Mensah, lot 03, terrasse haute, récolte 2024. Si vous le buvez sans sucre, vous comprendrez tout ce que je viens de dire en cinq minutes.

On ne plante pas pour la fin de l’année fiscale. On plante pour la pluie qui n’est pas encore tombée, et pour les enfants qui ne sont pas encore nés.
Wendlassida Tchamié, présidente de la coopérative Manioc & Mil, Kara
section 008 · le mécanisme, raconté

comment ça marche, vraiment raconté en quatre vignettes, comme on raconte une recette

i.

D’abord, on s’assoit, on parle, on note.

Avant qu’une parcelle apparaisse sur Agble, un agronome de notre équipe la visite. Pas un drone : un humain qui marche, qui prend la température, qui regarde si les feuilles plient correctement. Le rapport fait neuf à douze pages. Il est ensuite relu par Koffi, qui ajoute en marge ses propres remarques — parfois sévères, souvent au stylo bleu.

durée moyenne : 11 jours
ii.

Ensuite, l’IA fait son travail discret.

Le rapport est traduit en données. L’IA d’Agble (modèle Akpé-2, entraîné sur sept saisons de récoltes togolaises) calcule trois scénarios : pluvieux, normal, sec. Elle ne fait pas de magie. Elle fait une cuisine de probabilités — soigneuse, vérifiable, et avec très peu de sel ajouté. Le rendement annoncé sur la fiche d’investissement est toujours le scénario médian, jamais l’optimiste.

cuisson : 3 minutes ; mais 14 mois de données.
iii.

Puis l’investisseur entre, comme on entre dans une cuisine.

Il choisit une parcelle, une coopérative, un produit. Il choisit aussi son horizon : six mois (maraîchage), trois ans (céréales), cinq ans (café et arbres). Il signe un contrat de cession de fruits, pas un dérivé financier — la différence est juridique, mais surtout philosophique. L’argent part à la coopérative dans les 72h, en CFA, par virement direct, sans intermédiaire bancaire de Lomé.

ticket moyen : 285 € · ticket min. 50 €
iv.

Et à la récolte, on partage. Vraiment.

À la vente, le prix est celui négocié par notre IA en temps réel — quasiment toujours au-dessus du prix marché-village que les producteurs obtenaient avant. Le partage est 1/3 producteur, 1/3 investisseur, 1/3 coopérative sur la marge brute, après défalcation des coûts (semis, eau, transport). Pas de frais cachés, pas de rétrocession. Le décompte est public sur la fiche, ligne par ligne.

paiement : sous 14 jours après la vente.

Note de bas de page (que personne ne lit jamais, mais qu’on écrit quand même) : la plateforme prélève 0,8 % de frais de gestion sur chaque transaction. C’est moins que la commission d’une banque togolaise pour le même virement domestique. Nous y tenons.

section 009 · la page nue

données et chiffres la page la moins lyrique du carnet — mais la plus lue, paraît-il

Voici les chiffres au 30 avril 2025. Ils sont audités tous les trimestres par le cabinet Adjéigbé & Cie, à Lomé. Ils ne sont pas optimisés pour faire joli — ils sont cuits comme ils viennent. Si quelque chose vous semble douteux, écrivez-nous : nous répondons sous 48 heures.

indicateurs clés · q1 2025 · agble s.a.s.
indicateur détail valeur
parcelles documentées visitées par un agronome humain 247
coopératives partenaires réparties sur 5 régions du Togo 34
productrices & producteurs inscrits, dont 64 % de femmes 1 248
investisseurs actifs répartis sur 18 pays · âge moyen 39 ans 3 712
rendement annualisé moyen 1 net de frais, sur 14 derniers mois 9,2 %
écart-type des rendements 2 indicateur de stabilité ±2,8 pts
parcelle la plus rentable Atakpamé · café Java · Mensah 14,7 %
parcelle la moins rentable Tsévié · arachide · saison sèche 2024 3,9 %
ticket d’investissement moyen par contrat individuel 285 €
ticket minimum fixé pour rester accessible 50 €
frais de plateforme sur transaction · transparence intégrale 0,8 %
volume échangé · q1 2025 en francs CFA 847 312 000 F
défaut de récolte (saison 2024) 3 parcelles sur 247 · indemnisation intégrale 3 1,2 %
satisfaction productrices enquête trimestrielle anonyme · 412 réponses 91 %
note nps investisseurs net promoter score · q1 2025 67
audité tous les 3 mois
1 calculé sur 14 mois glissants, contrats arrivés à terme. méthode disponible sur demande.
2 écart-type calculé sur les 247 contrats clôturés. plus petit = plus régulier.
3 indemnisation versée par notre fonds de mutualisation, abondé à 1,2 % de chaque transaction.
section 010 · entretien n° 2

conversation avec Akosua Adjei fondatrice · au bureau de Bè, vendredi 17h, fenêtre ouverte

Le bureau d’Akosua est au quatrième étage d’un immeuble qui n’a pas d’ascenseur. La fenêtre donne sur un manguier qui pousse trop près du mur. Quand le vent souffle, une branche tape sur la vitre. « Je n’ai jamais voulu la tailler. Elle a le droit de cogner. »

Q.

Pourquoi avoir quitté le conseil pour fonder Agble ?

R.

À Paris, je travaillais pour un grand groupe agroalimentaire. Mon job, c’était d’aider l’entreprise à gagner quelques centièmes de point de marge. J’étais bonne. Mais en 2022, je suis rentrée à Lomé pour les obsèques de ma tante. Elle avait une parcelle de tomates à Aného. Sa famille n’a pas réussi à la vendre, parce que personne n’en connaissait la valeur exacte. Elle est tombée en friche.

Je me suis dit qu’il fallait écrire une plateforme qui dise la valeur. Pas la valeur de Wall Street. La valeur que la parcelle a vraiment, ici, dans cette région, à cette saison. C’est devenu Agble.

Q.

Pourquoi le nom Agble ?

R.

Agble, en éwé, ça veut dire « le champ », « la ferme », mais au sens domestique : le champ qui est à toi, pas le grand domaine. Le mot est court, doux, féminin. On voulait que le nom sente la terre, et qu’il soit prononçable par un investisseur danois sans qu’il se sente exotique.

Q.

Combien d’employés aujourd’hui ?

R.

Onze. Six à Lomé, deux à Kara, deux à Atakpamé, et Aïcha qui est à Paris pour gérer la conformité européenne. Notre objectif est de rester sous les vingt. Au-delà, on devient une entreprise. En dessous, on reste un atelier. On préfère l’atelier.

Q.

L’IA. Vraiment, ou pour le marketing ?

R.

Vraiment. Mais pas pour les raisons habituelles. Notre modèle Akpé-2 n’est pas une IA générative, c’est un modèle de prévision climatique et de pricing. Il a été entraîné sur 7 saisons togolaises, plus des données satellite, plus le marché de Lomé-Adidogomé. Il fait deux choses : il prédit la pluie, et il propose un prix juste au moment de la vente. C’est tout. Mais c’est précieux.

Q.

Le pire moment ?

R.

La saison sèche 2024. Trois parcelles d’arachide à Tsévié ont raté la récolte à 80 %. Nous avons indemnisé intégralement les investisseurs sur notre fonds de mutualisation. Cela représente neuf mois de marge. Mais la confiance, ça se gagne en un mois et ça se perd en une heure. On a choisi le mois.

Q.

Une chose dont vous êtes fière ?

R.

Que sur les 1 248 productrices, 64 % soient des femmes. Pas par discrimination positive : par dynamique réelle. Les coopératives qu’on rejoint sont déjà majoritairement féminines. Nous n’avons fait que rendre visible ce qui existait. Et puis, financièrement, ce sont les meilleures gestionnaires.

Q.

Que liriez-vous ce soir, après ce dîner ?

R.

Une saison à la campagne, de Tournier. Je le relis tous les ans. C’est un livre lent.

section 011 · entretien n° 3

conversation avec Emmanuel Togo ingénieur IA · au café Marigot, dimanche 9h, deux croissants

Emmanuel a choisi le café Marigot, dans le quartier d’Anié, parce que c’est « le seul endroit où la wifi marche en même temps que le café est bon ». Il est arrivé avec son ordinateur, mais il n’a jamais ouvert l’écran pendant l’entretien.

Q.

Pourquoi rentrer au Togo après l’ETH ?

R.

À Zürich, je faisais de la prévision boursière pour une grande banque. C’était passionnant techniquement, mais je sentais que je résolvais des problèmes qui n’existaient que dans la tête de mes employeurs. Quand Akosua m’a appelé en 2023, elle m’a demandé : « Tu sais prédire la pluie ? » J’ai dit non. Elle a dit : « Alors apprends. » C’était une bonne phrase. J’ai pris l’avion deux mois plus tard.

Q.

Akpé-2, c’est quoi exactement ?

R.

C’est un modèle ensemble : un transformer pour le pricing (entrées : prix marché, météo, historique coopérative), et un GBM pour la prévision climatique (entrées : satellite ECMWF, capteurs au sol, données des stations météo togolaises). Les deux échangent leurs sorties tous les six heures. Le tout tourne sur trois serveurs : deux à Lomé, un de secours à Accra. Coût mensuel : 412 €. Bien moins qu’un employé.

Q.

Précision ?

R.

Sur la prévision de pluie à 7 jours : 73 %. C’est meilleur que les services météo nationaux, parce que nous avons des capteurs locaux, mais c’est loin d’être parfait. Sur le pricing à la vente : écart moyen de 4,2 % par rapport au prix marché spot, mais quasiment toujours au-dessus du prix marché-village que les producteurs obtenaient seuls. C’est ce qui compte.

Q.

Pourquoi pas une IA générative ?

R.

Parce qu’elle hallucinerait. Sur des sujets agricoles spécifiques au Togo, les modèles généralistes disent des bêtises avec aplomb. On ne peut pas se permettre que le modèle invente un prix. Notre IA est petite, lente, vérifiable. Elle a le droit de dire : « je ne sais pas. » Quand elle le dit, un humain prend le relais. C’est tout l’art.

Q.

Sécurité ?

R.

Audit annuel par un cabinet français indépendant. Données chiffrées au repos et en transit. Pas de cloud américain, pas de cloud chinois — tout est hébergé sur infrastructure togolaise et ghanéenne, avec backup chiffré chez un prestataire allemand. Les producteurs et investisseurs ont chacun une clé personnelle.

Q.

Et la prochaine version, Akpé-3 ?

R.

Elle intégrera des données phytosanitaires : maladies des plants, parasites, contamination des sols. On forme actuellement une équipe d’étudiants en agronomie à Atakpamé pour étiqueter les cas. Lancement prévu en novembre 2025. Si tout va bien.

Q.

Quelque chose qui vous garde éveillé la nuit ?

R.

Le risque que des grands acteurs de l’agro-industrie copient le modèle, mais sans la rigueur. Notre seule vraie défense, c’est la confiance. La confiance, c’est lent à construire. Et ça ne s’imite pas.

Q.

Un livre ?

R.

The Art of Computer Programming, Knuth, volume 4A. Et le manuel agronomique de mon père, tapé à la machine en 1979. Les deux à la fois.

section 012 · à propos

notre cuisine intellectuelle l’atelier de bè · onze cuisiniers · une seule théière qui ne fonctionne plus

Nous sommes onze, dans un appartement.

Le bureau d’Agble est un quatre-pièces au quatrième étage d’un immeuble jaune de Bè-Klikamé. Pas de plaque sur la porte. Quand on monte l’escalier, on entend toujours quelqu’un parler éwé dans la cuisine, et il y a généralement un livre ouvert sur la table basse. Nous l’appelons « la cuisine ». Pas par provocation : parce que c’est ce que c’est.

Une cuisine, comme on l’a écrit en avant-propos, est un endroit où l’on prépare quelque chose qui prend du temps, avec des gens, dans une certaine lumière. Notre lumière, c’est celle qui entre par la fenêtre nord à partir de quatorze heures. Notre temps, c’est celui des saisons agricoles. Nos gens, ce sont les onze que vous voyez ci-contre, plus les 1 248 productrices et producteurs que nous tutoyons.

Nous n’avons pas levé de fonds en bourse. Nous avons levé 1,4 million d’euros en 2024, auprès de quatre investisseurs européens et d’une famille togolaise — la famille Mensah, ce sont les parents de Koffi. Le reste, on le finance avec nos clients. Cela nous permet de dire non, quand il le faut. Cela arrive.

Si vous êtes journaliste, fonds d’impact, ou seulement quelqu’un de curieux : écrivez-nous. Nous répondons en deux langues : français et éwé. La porte n’a toujours pas de plaque. Mais elle est ouverte le mardi et le jeudi, entre 14h et 17h.

Akosua Adjei
fondatrice · ceo
« la branche du manguier a le droit de cogner. »
Emmanuel Togo
co-fondateur · ingénieur ia
« notre ia a le droit de dire 'je ne sais pas'. »
Koffi Mensah
agronome référent · plateaux
« le café est un arbre qui doit avoir peur. »
Aïcha Bidi-Kossi
conformité · paris
« la confiance ne s'imite pas. »
section 012.b · questions fréquentes

questions qu’on nous pose souvent, à voix basse

peut-on visiter les fermes ?
Oui, et nous y tenons. Chaque investisseur a un droit de visite annuel sur la parcelle qu’il finance. Nous organisons quatre voyages collectifs par an (mars, juin, septembre, novembre). L’hébergement est chez l’habitant, le coût est à la charge de l’investisseur. Nous ne prenons aucune marge sur ces voyages.
que se passe-t-il en cas de mauvaise récolte ?
Nous abondons un fonds de mutualisation à hauteur de 1,2 % de chaque transaction. Ce fonds couvre les défauts de récolte avérés (constat agronomique, croisé avec données satellite). En 2024, trois parcelles ont été indemnisées. Le fonds est audité chaque trimestre.
comment retirer mon argent ?
Au terme du contrat, le capital et la quote-part sur la marge brute vous sont versés en SEPA, USD ou XOF, selon votre choix initial. Délai : 14 jours après la vente effective de la récolte. Aucun frais de retrait.
la plateforme est-elle régulée ?
Oui. Agble est enregistrée auprès de l’UEMOA en tant que plateforme de financement participatif (statut PFP), et auprès de l’AMF en France pour la commercialisation européenne (passeport CSP-EU). Numéro de licence et document Kbis disponibles sur demande.
qui audite l’ia akpé-2 ?
Le cabinet d’audit indépendant Mokomé & Cie, à Lomé, audite la qualité des données chaque trimestre. La performance prédictive du modèle est publiée publiquement sur notre page transparence, avec courbe d’erreur sur 14 mois glissants.
peut-on financer plusieurs parcelles ?
Oui. La plupart de nos investisseurs construisent un panier de 4 à 9 parcelles, sur des cultures et régions différentes. La diversification est encouragée — l’IA propose même un panier équilibré sur demande, avec corrélations climatiques pondérées.
section 013 · écrire

écrire la porte du quatrième étage est ouverte le mardi et le jeudi, entre 14h et 17h

on répond à la main, sous 48h, depuis la cuisine de bè · pas de réponse automatique.